Et puis j’ai rencontré André Markowicz qui a traduit tout Dostoïevski [1].
Cette rencontre a ravivé ma sensation d’être passée à côté de quelque chose d’important.
Je me suis mis à lire l’Idiot.
J’ai pris mon temps.
Je me suis arrêtée, j’ai repris.
En quelques semaines j’ai été envahie par la pensée de ce personnage total qu’est le prince Mychkine. Je suis laissée imprégner par ce roman.
J’ai pris la mesure de ce très très grand roman.
Les trois derniers romans de Dostoïevski sont : L’idiot, Les Possédés, Les frères Karamazov
En 1867, Dostoïevski est en Europe. il écrit ses premières notes pour L’Idiot.
En 1868 la publication de l’Idiot commence dans une revue, “Le messager russe”.
“Représenter un homme absolument excellent”, voilà une des déclarations d’intention de Dostoïevski à propos de son projet avec “L’idiot”
Il s’agit, comme dans beaucoup de romans de pousser un personnage au bout de sa logique, d’ôter les freins qui font la différence entre les gens qu’on croise dans la vie et ceux qu’on rencontre dans les romans. Les personnages ne sont pas des reflets des gens. C’est le contraire. C’est nous les gens, qui sommes parcourus par les reflets des personnages des grands romans que nous lisons ou que d’autres lisent. Ces reflets nous habitent, que nous le voulions ou non.
L’Idiot est un roman de plus de 1000 pages.
Comme tous ses romans je crois, Dostoïevski cherche à imposer au lecteur son rythme effréné.
On y rencontre une grosse quantité de personnages.
Il ne se passe guère autre chose que des rencontres, des conversations, des soirées, on boit du champagne, on se rend visite. Côté action c’est zéro. toute l’action tient dans les états d’âmes des personnages qui sont violemment traversés par toutes sortes de désirs, de colères, de tristesses, de passions mal dégrossies, c’est-à-dire dont l’auteur est capable de rendre la teneur vaseuse, complexe.
Les situations sont avant tout des situations de parole. les personnages se cherchent, se frottent les uns aux autres, se veulent quelque chose, ne peuvent pas se passer les uns des autres, ont besoin des autres pour exister, pour que le monde existe.
L’idiot est un roman qu’il faut lire en commençant par le début. Ce n’est pas comme chez Proust où le lecteur dispose à chaque page du nécessaire pour s’y retrouver. Dans L’Idiot il n’y a aucun intérêt à ouvrir à n’importe quelle page, on ne peut pas prendre le train en marche, ça ne donne rien.
Les personnages de L’Idiot ne font rien ; ce sont des désoeuvrés survoltés, ils se rendent indéfiniment visite dans une permanente agitation.
Au milieu de ce monde d’accord pour tourner en rond, le dénuement du prince Mychkine.
C’est le contraire de ce qui s’associe d’habitude à la parure de prince. Au début il n’a qu’un baluchon.
Le prince Mychkine est un personnage absolument vulnérable, il reçoit tout. Il est atteint d’une sorte de sida de l’âme. Il est absolument sans défense. Ce pas de défense constitue sa défense si on veut, un halo qui le protège des faiblesses que connaissent les autres.
On n’a jamais aucun recul par rapport aux personnages, aucune vue panoramique.
Nathalie Sarraute dit que les personnages de Dostoïevski sont en mal de contact, toujours à chercher maniaquement le contact. Ca me frappe aussi.
Le vertige du contact. Comment faire perdre à l’autre “son inquiétante, son insupportable opacité”.
Personne ne sait garder les distances chez Dostoïevski. Quelles distances ? diraient les personnages, si on pouvait les interroger.
C’est ce qui rend ces personnages si pénibles, leur bavardage si bruyant, si fatigant.
André Markowicz, le traducteur, dit que L’idiot est un poème dramatique plutôt qu’un roman au sens français du mot roman (Flaubert, Proust, Stendhal...)
Il dit qu’il traduit “la voix qui parle”.
Derrière ce bruissement fatigant que j’entends quand je lis, c’est le flot des émotions, l’océan des émotions. Les mots, le contenu des propos sont mal adaptés à ces émotions. C’est cela que nous fait éprouver Dostoïevski. Ce n’est pas un propos qu’il tient, un point de vue sur la vie. C’est sa manière d’écrire qui procure au lecteur cette sensation encombrante.
Les personnages n’arrêtent pas de se contredire. Pire que dans la vie. (Aglaïa, Elizaveta Prokofievna qui au fil de roman n’arrivera jamais à dire, à saisir l’effet que lui fait le prince, qui devient complètement accro au prince à cause de cette curiosité impossible à assouvir).
L’inadéquation des mots à dire tous ces états, et pourtant c’est avec des mots qu’il faut les dire.
Les personnages sont en permanence dans des états limite qui en principe ne vont pas avec la notion de durée. On est toujours au bord du débordement.
Quelques exemples :
« Le général parla pendant une dizaine de minutes d’un ton brûlant, rapide, comme s’il n’avait pas le temps d’exprimer toute une foule de pensées qui grouillaient dans sa tête. A la fin des larmes vinrent même briller dans ses yeux et malgré tout ce n’étaient que des mots inattendus et des pensées inattendues fusant d’une manière brutale, inattendue, et qui jouaient l’un avec l’autre comme à saute-mouton »
- mettons qu’il soit un peu gaga ce vieux général.
Mais Lebedev, le fonctionnaire
« il gigota sur place d’une façon terrible, comme si soudain on venait de le piquer avec une aiguille et, en clignant des yeux d’un air malin, il montrait et mimait quelque chose avec ses mains... »
p.341, le jeune Kolia - face à l’aggravation de l’état de son père,
« restait frappé de façon terrible, il était pris de larmes hystériques... »
et c’est toutes les trois pages que je pourrais relever des descriptions de ce genre, “sensations étranges”, personnages “pris de fureur”, “comme foudroyés”, pleurant, riant.
p.365 Rogojine
« littéralement plié de rire. Il riait tellement qu’il fut pris d’une espèce de crise. C’en était même surprenant de le voir pris d’un rire pareil après l’humeur si sombre de l’instant d’avant... »
Selon le traducteur : la maladresse volontairement non corrigée de D. , le refus du beau style.`
"Se laisser porter (en traduisant) par le rythme de la phrase, par l’intonation, et foncer..."
Le prince Mychkine est seul face à tous.
Il bouleverse les conventions sociales sans le vouloir.
Il est la fragilité même.
C’est de cette fragilité qu’il tire sa force, ses pouvoirs.
Il fascine.
Il y a de grandes différences entre les personnages - Rogojine, Nastassia Filipovna, Aglaïa Epantchine, Hippolyte, le vieux général gâteux, Lebedev... Face au prince ils se ressemblent tous.
Le prince Mychkine est foncièrement attirant.
Les personnages ne peuvent se détacher de lui... dès la salle d’attente, p.48, le chambellan
« l’écoutait avec une profonde compassion et, semblait-il, il n’arrivait plus à se détacher de lui... »
p.34, Rogojine :
« Prince, je ne sais pas pourquoi je t’ai aimé tout de suite... »
Il a 27 ans.
Il rentre en Russie.
Après un long séjour en Suisse où il s’est fait soigner les nerfs.
Il est orphelin.
Il prend tout de face. Il est absolument facial. (Penser au Gilles de Watteau, mais c’est un autre univers)
Il ne calcule rien.
Il brille d’une lumière toute différente e de celle des autres personnages.
p. 57 , il se présente au général Epantchine « les crises fréquentes de sa maladie l’avait presque rendu idiot (le prince employa bien ce mot : “idiot” ». Le général retourne la situation : que sait faire le prince : il sait écrire. Il écrit (il trace les lettres) admirablement. C’est très noble de bien écrire dans la société russe du XIXème siècle.
Le titre du roman en russe est le mot français Idiot
L’Idiot est une figure christique. On le répète souvent ; Dostoïevski l’a dit.
Au XXème siècle il est courant que les artistes revendiquent cette posture d’idiot. Est-ce la même chose ?
Jean-Yves Jouannais a consacré un livre à cette figure.
L’idiot : celui qui est toujours en sous ou en sur-régime. Celui qui ne sait pas, qui est là par hasard, sur qui l’expérience n’a pas prise. Il n’apprend pas, il est toujours en situation d’expérimentation. Il n’emmagasine rien.
Le seul personnage beau, le Christ, dit Dostoïevski dans sa correspondance.
L’idiotie, dit Clément Rosset, est ce qui est sans double.
idiotès signifie d’abord simple, particulier, unique, non dédoublable.
Le réel : une idiotie.
L’existence en tant que fait singulier.
Ceci contredit l’effet de miroir qui poursuit Mychkine tout au long du roman avec le personnage de Rogojine.
Dans tout le roman le réel est rendu flou, brouillé, épaissi
- par des jeux comme celui de cet effet de double qui n’a rien de systématique entre Mychkine et Rogojine.
- par la conscience d’un autre univers (celui des images mentales), d’un flottement entre réalité et vision intérieure. Comme si on était tout le temps entre un état de myope et la correction qu’apporte les lunettes : entre.
André Markowicz insiste là-dessus. Il pointe le verbe merechitchsia : croire entrevoir [2].
Sortir de soi. Atteindre un autre monde de sensations, sentiments, pensées
Dépaysement, extase
les limites de la langue
Un terme russe, dit André Markowicz, “nadryv” [3] (juste avant de ne plus avoir de voix - le moment de la rupture).
On évolue dans le paroxysme, à la limite de l’insupportable - sur un fil.
Le prince guetté par le paroxysme de la crise d’épilepsie qui se produit deux fois dans le roman - une fois à la fin de la première journée (fin l.1), une fois à la fin de la soirée qui le présente comme époux imminent d’Aglaïa (soirée du vase l.4)
Le prince, aux yeux de tous, est malade. Même si on peut le considérer comme guéri.
Il présente dans son rapport aux autres un défaut de fabrication qui est une qualité inassimilable , il fait apparaître tout ce qu’un comportement social normal dompte, canalise.
Le sacrifice. L’agneau. On pense à Nietzsche, à Van Gogh.
Mais il s’agit ici d’un personnage.
Le temps. Un climat d’Apocalypse. Abolit le temps linéaire. L’opposition et la durée (les longues conversations en temps réel) et de l’instant.
Les deux anecdotes de la peine de mort en guise de carte de visite du prince - changement radical de la consistance du temps.
Le monde de L’Idiot est une société d’où on ne rejette rien.
Pas du tout une société à la française avec ses admis, ses exclus.
Dans la Recherche du Temps perdu, les personnages passent leur temps à s’interroger sur le rang des autres et le leur, qui est au-dessus de qui...Ca semble écrit, il n’ont pas le pouvoir d’agir là-dessus - savoir si la place de celui-ci est bien là... en vertu d’un ordre social qui dépasse les uns et les autres.
Dans l’Idiot il arrive que cette question effleure les personnages mais elle est aussitôt emportée. Aglaïa est aux prises avec cette question, et avec le fait que cela n’a pas d’importance.
La question qui hante tout le monde est : qui est ce personnage ? qu’allons-nous en faire ?
La thématique de l’étranger dans le groupe - l’ange
qui sert de révélateur, qui précipite les autres à l’extrême d’eux-même -
parler de ce que fait Pasolini dans Théorème.
Ici l’ange est atteint comme les autres
Le femme fatale. Elle mène tous les hommes par le bout du nez.
Elle est magnifique.
Elle est insolente.
Elle est blessée.
Adoptée, elle a imposé une sorte de vie conjugale à son tuteur - Totski - 50 ans qui songe à une vie plus paisible et voudrait bien s’éloigner de Nastassia Filipovna. Il songe à épouser une des trois filles Epantchine.
Nastassia Filipovna ne veut pas. Elle ne veut jamais ce que veulent les autres. Elle veut que le monde entier se plie à ses volontés qui sont elles-mêmes changeantes et contradictoires. Nastassia Filipovna est un vent furieux.
Elle est prise avec Rogojine dans la spirale de la dépravation.
Mais elle veut quelque chose au prince. Elle veut quelque chose à tous les autres. Elle veut séduire le prince. Il lui plaît. Il l’amuse. Elle l’aime. Elle voit sa beauté.
Entrée en scène de Nastassia Filipovna :
1ère évocation - dans le train, décrite par Rogojine/ Lebedev
2ème évocation - son portrait en photo dans le cabinet du général Epantchine.
3ème évocation - son apparition en chair et en os à la porte de l’immeuble des Ardalionovitch où le prince s’apprête à emménager.
Nastassia Filipovna telle une déesse reçoit des offrandes.
Les autres se perdent dans les cadeaux qu’ils lui font : ch.1, les pendants d’oreille. ch.16 Gania mis au défi de rattraper dans le feu la liasse de billets de l’héritage de Rogojine.
Le prince Mychkine rentre en Russie
pour y récupérer un héritage
et y vivre.
Dans le train Varsovie-Saint Petersbourg, il fait la rencontre de deux personnages : Lebedev, le fonctionnaire, l’archiviste, le ragoteur, le mesquin, celui qui se repaît des histoires des autres.
Rogojine la force noire, l’amoureux de Nastassia Filipovna.
Par sa conversation avec ses deux personnages il approche tous ceux auxquels il aura affaire au long du roman.
Il y a au centre Nastassia Filipovna
Lire la première page.
Les deux descriptions de Mychkine et Rogojine.
Le baluchon. Le premier à s’en moquer est Lebedev, monsieur je-sais-tout. Il connaît même Nastassia Filipovna à propos de qui Rogojine s’est fâché avec son père.
Rogojine raconte sa rencontre avec Nastassia Filipovna, femme fatale.
Détourne les billets que lui confie son père - pour une paire de pendants d’oreilles
indifférence.
Réclamation du père auprès de la Belle qui commence à s’intéresser à la situation.
Rogojine se saoule.
On arrive.
le prince dit avoir beaucoup aimé cette histoire de pendants d’oreille.
Rogojine et lui se sont plu. Ils se reverront.
L’arrivée à saint Petersbourg
Le prince et son baluchon.
Dans le train le baluchon a déjà fait l’objet de plaisanterie de Lebedev, homme normal.
Chez les Epantchine : soupçons du laquais devant la pauvreté du visiteur.
Il passe le relais à un autre visiteur qui se méfie lui aussi : vous êtes vraiment prince ? Mychkine commente tranquillement son baluchon.
Mychkine discute avec le domestique, il a vu le monde, il raconte, il décrit la peine de mort, il fascine son auditeur.
Là on peut penser au texte prophétique de Baudelaire sur l’artiste - le peintre de la vie moderne - que sans doute Dostoïevski connaissait. Partant de l’observation du travail du dessinateur de croquis, Constantin Guy, Baudelaire réfléchit et brosse le portrait de ce que sera l’artiste dans la société nouvelle. L’artiste, homme du monde, homme des foules et enfant...
Il ne s’agit pas de dire que Dostoïevski cherche à faire du prince Mychkine un artiste, pourtant il y a de nombreuses résonance entre la figure de l’artiste “qui serait toujours, spirituellement à l’état de convalescent, de l ‘artiste qui comme l’enfant voit tout en nouveauté” et l’Idiot. Dans le passage où Baudelaire développe son portrait d’artiste flâneur, d’artiste capable d’épouser la foule, d’artiste comme celui qui élit domicile dans le nombre, Baudelaire écrit “L’observateur (l’artiste) est un prince qui jouit partout de son incognito...” A Baudelaire la nouvelle définition de l’artiste, à Dostoïevski la nouvelle définition du prince. Je ne parle pas de référence de l’un à l’autre, je parle d’un écho, qui n’a peut-être rien de volontaire - simplement les mêmes choses sont dans l’air.
Si le prince se rend chez le général Epantchine, c’est que celui-ci doit l’aider. le prince est un vague parent de sa femme.
Le prince Epantchine est un notable, généreux, à l’aise dans son rôle de notable, bienveillant.
Il a trois belles filles à marier.
Le général est lui aussi un peu épris de Nastassia FIlipovna. Il compte bien se rendre à sa soirée d’anniversaire, il veut expédier le prince qui le dérange dans ses préparatifs.
Car on est le jour l’anniversaire de Nastassia Filipovna (ce jour dure 300 pages, soit la première partie du roman qui en comporte 4)
Elle a 25 ans. A la fête, elle dira si elle épouse Gavrila Ardalionytch - ça n’a pas l’air très bien parti.
Epantchine introduit le prince auprès de sa femme et de ses filles.
En attendant d’entrer chez ces dames, le prince fait la connaissance de Gavrila Ardalionytch - Gania - un beau jeune homme de 28 ans, qui sert de secrétaire au général. C’est par son entremise que le Prince la voit pour la première fois - en photo. Un bref dialogue entre les deux hommes (p.70) résume ce qui va se passer dans le roman.
C’est par la description que donne le prince du portrait photographique de Nastassia Filipovna que nous découvrons son visage : par les yeux du prince, les yeux que l’écrivain prête au prince :
« un visage étonnant... un visage enjoué mais elle a dû souffrir terriblement, n’est-ce pas ? Ce sont les yeux qui le disent, et ces deux petits os, là, ces deux petits points sous les yeux, juste en haut des joues ; Un visage plein d’orgueil et un orgueil terrible - la question qu je me pose, seulement, c’est de savoir si elle a de la bonté. Ah, si elle avait de la bonté ! Tout serait sauvé ! »
Ce qui sert de carte de visite au prince, ce qui complète son portrait au baluchon, c’est sa maîtrise de la calligraphie : du grand art. Savoir écrire, savoir former les lettres est l’apanage des gens les plus raffinés de la société à l’époque. Le prince et Gania approche le modèle que leur montre le prince avec leur grossièreté de gens habitués aux meilleures choses de ce monde, mais il s’aperçoivent tout de suite qu’ils ont à faire à plus fort qu’eux. Le prince explique, avec une délicatesse extrême... ils sont dépassés... Ca c’est de l’art dit le Général, pour pouvoir changer de sujet...
Quand un peu plus tard le prince parle devant les filles Epantchine il se produit à peu près la même chose. Personne ne comprend le choix des sujets, une histoire d’ânes, d’enfants, des descriptions d’exécutions publiques, mais tout le monde mesure qu’on a affaire à quelqu’un d’exceptionnel.
Puis le prince reprend son baluchon et suit Gania jusque chez lui car sa mère loue des appartements.
En s’installant le prince fait la connaissance de Kolia, le jeune frère de Gania, un des personnages les plus délicieux du roman, le seul capable de rejoindre la simplicité du prince parce qu’il a encore un pied dans l’enfance. Il a 13 ans.
Leur rencontre est faite d’une conversation très simple, il est encore question du baluchon, ils se comprennent.
La présence de Kolia au fil du roman, même aux moments où il souffre, notamment quand il accompagne son père, le vieux général gaga, dans sa maladie et dans sa mort, est toujours un allègement, une fraîcheur. Kolia établit un lien entre le monde de l’enfance, le prince et les autres, il joue souvent ce rôle de messager, de passeur qui est si beau dans beaucoup d’histoire et rapproche ceux qui en sont chargés de la figure de l’ange.
LE HÉRISSON
Mon passage préféré dans ce roman se trouve, je crois, au chapitre V du livre IV . Il me semble parfois que la littérature avec ses histoires tragiques et essentielles n’existe que pour qu’on puisse y glisser le luxe de ce genre de liberté, rares, qui sont la douceur même.
J’explique : C’est une histoire de hérisson.
Vous avez tous approché des hérissons, fait l’expérience de cette drôle de petite bête avec son minois charmant et ses piquants partout. C’est craquant, non ?
Au milieu des tensions montantes, de l’hystérie ambiante, de la perte croissante des points d’appui des uns et des autres, Dostoïevski prend le temps - il faut être un grand écrivain pour faire des choses comme ça - d’introduire le rire par le biais d’un hérisson.
Lizaveta Prokofievna a dû s’absenter quelques jours pour des affaires importantes. Elle revient à la maison et se fait raconter par ses filles ce qui s’est passé en son absence.
C’est dans ce récit qu’intervient une histoire un peu embrouillée de Kolia entrant chez elles et apportant un hérisson. Cacophonie et confusion une fois de plus autour de la petite bête et de comment elle est arrivée là. Résistance de Kolia à Aglaïa qui ne pense plus qu’à une chose, acheter le petit animal pour en faire cadeau au prince. Bref pendant trois pages tout le monde est penché sur ce petit hérisson qui devient lui, le centre du monde, la solution à tous les maux, l’objet désiré par excellence. Le cercle se desserre le hérisson sera porté au prince comme demandé par Aglaïa.
Merci Kolia pour cet intermède charmant.
Il n’est même pas besoin au lecteur de s’interroger sur un éventuel symbolisme de ce cadeau hérisson, les personnages le font : Kolia interroge Aglaïa, Lizaveta Prokofievna interroge Ivan Fedorovitch, Aglaïa interroge le prince, mais à chaque fois la réponse est la même, il n’y a rien à dire sinon qu’il se dégage de la petite bête quelque chose d’amical, de gentil - et beaucoup de drôlerie de la part de Dostoïevski. Apparu à la page 306 du tome 2, le hérisson disparaît page 311 comme il était venu.
Le prince aussi au milieu de toute cette société est une bête curieuse, qui agit sur les sensations de chacun, qu’on cherche comment adopter et qu’on finira par laisser repartir. Evidemment il aurait été très maladroit de la part du romancier de faire lui-même ce commentaire. L’histoire du hérisson au contraire injecte un recentrement et piqûre de vitalité à un moment où on en avait besoin.
L’INTRIGUE
Le roman s’enroule autour d’une question inepte et fondamentale : qui Nastassia Filippovna va-t-elle épouser ? A qui cette impossible fiancée va-t-elle associer durablement son destin ? A personne, à tous, le lecteur le comprend assez vite. Pourtant dans ce grouillement de possibles impossibles deux pôles structurent l’espace narratif et recentrent notre attention : le prince Mychkine et Rogojine, son autre, son frère obscur - le pôle blanc et le pôle noir. Je ne vais pas suivre ici les atermoiements de l’un à l’autre. C’est un aspect si lisible qu’il se passe de mon commentaire.
LA FIN DU ROMAN
Pour que le roman finisse il faut que Nastassia Filippovna meure, que cesse cette tempête qui se déchaîne partout où elle passe. Cette fin de L’idiot fait partie des plus beaux moments de la littérature.
Au sortir de chez elle, au chapitre 10 de la quatrième et dernière partie du roman qui en comporte 12, parée pour son mariage avec le prince, devant la foule qui l’acclamait, Nastassia a pris la fuite. Rogojjine était dans la foule ; elle s’est précipitée vers lui
« -Sauve-moi ! Emmène-moi ! Où tu veux, tout de suite ! »
Le prince fait face dignement à l’événement, les autres lui témoignent leur compassion, il se retrouve enfin seul. Une heure plus tard il est à Petersbourg, à la porte de chez Rogojine.
Commence alors le manège du prince pour se faire ouvrir. Il sait que Rogojine et Nastassia Filippovna sont dans l’immeuble. Dostoïevski ne nous dit rien des pensées qui le traversent. Nous l’accompagnons pragmatiquement dans sa quête, ses suppositions sur comment se faire ouvrir, en allant chez untel, en choisissant tel hôtel...
C’est la première fois dans le roman où nous avons affaire au prince seul et en action, à la chasse si on veut. Il ne pense qu’au présent de la situation : comment faire pour entrer chez Rogojine.
C’est finalement Rogojine qui viendra le chercher à l’hôtel pour cette veillée funèbre où tout le bruit du roman s’apaise, où la tension extrême se déploie dans un silence de mort, à l’écart de tous .
On rentre dans un espace clos, velouté, qui n’est ni la réalité ni la folie, ni le rêve - l’espace que tout le roman a cherché - la place entre les choses, entre ce qui se passe et ce qui se dit.
On sait qu’elle est là, dans la pièce d’à côté, les mots ”mort”,” “assassinat” ne sont pas prononcés. Le prince doucement s’acclimate. Approche-toi dit Rogojine. Il y a un lit, une forme dedans, un dormeur, des dentelles froissées, un pied nu qui dépasse comme sculpté dans du marbre. C’est un tableau.
Personne n’est nommé, la mort non plus. Une mouche se met à bourdonner, les deux fiancés se retirent.
Le prince tremble. Depuis qu’il est entré chez Rogojine il tremble.
Il faut envisager les choses pratiques : les autres vont arriver, l’odeur si on reste trop longtemps, les fleurs.
C’est seulement après cette union, cette communion - Rogojine veut qu’il dorment tous les deux dans la pièce qui jouxte la pièce de la morte - qu’ils parleront du meurtre, du couteau, toujours avec la même entente fusionnelle. C’est dans cette communion aussi faite de caresses et d’une terreur calme qu’ils entendent la morte marcher dans la pièce d’à côté. Tout cela appartient à la même réalité - la réalité de ceux qui sont auprès des morts, inaccessibles au reste du monde.
C’est l’arrivée du matin bien sûr qui viendra clore cet espace. La porte s’ouvre, les gens entrent. Nous sommes ces gens. Pourtant grâce à Dostoïevski nous avons partagé cette intimité bien plus mystérieuse que celle d’un couple d’amoureux, nous avons une place dans cet écrin de leur amour à trois.
[1] Ces notes sont celles d’un cours donné en novembre 2005 à l’Ecole des Beaux-Arts de Quimper et destiné à donner envie aux auditeurs de lire le livre...
[2] "merechitchsia", c’est quelque chose qui brasille au loin, qu’on croit entrapercevoir, loin et flou, "quelque chose de concret, ou une idée" (Note d’André Markowicz)
[3] nadryv, c’est le moment où ça va rompre, où l’on va éclater, tomber de la raison dans la passion. On dit ça en russe "govorit’s s nadryvom", "parler avec un nadryv". (Note d’André Marcowicz)
Content que tu ais pu apprécier à sa juste valeur ce roman iconoclaste : mon blog t’en dira plus sur l’auteur que j’adore : http://le-vilain-petit-canard.blogspot.com
L’Idiot, le prince Mychkine, est lui aussi une incarnation de l’homme bon de notre époque. L’idée essentielle du roman écrit Dostoïevski à sa nièce Ivanovna le 13 janvier 1868, est de représenter un homme absolument excellent. Rien n’est plus difficile au monde, surtout en ce moment. Tous les écrivains, les nôtres et aussi tous ceux d’Occident, qui ont entrepris de représenter le beau absolu, ont toujours échoué, parce que c’est une tâche impossible. Le beau est l’idéal, or l’idéal, le nôtre ou celui de l’Europe civilisée, est encore loin de s’être cristallisé. Il n’existe au monde qu’un être absolument beau, le Christ, de sorte que l’apparition de cet être immensément, infiniment beau est certainement un infini miracle (tout l’évangile de Jean va dans ce sens : il trouve le miracle dans la seule incarnation, la seule apparition du beau). Mais je m’écarte. Je dirai seulement que de toutes les belles figures de la littérature, la plus achevée est Don Quichotte. Mais Don Quichotte est beau uniquement parce qu’il est en même temps ridicule. Le Pickwick de Dickens (où l’idée est infiniment plus faible que dans Don Quichotte, mais quand même immense) est aussi ridicule et c’est par là qu’il vous prend. On a de la compassion pour une belle figure moquée et ignorant elle-même sa valeur, et ainsi la sympathie naît chez le lecteur. Cet éveil de la compassion, voilà précisément le secret de l’humour. Jean Valjean est aussi une tentative vigoureuse, mais il suscite la sympathie par son terrible malheur et l’injustice de la société à son égard. Chez moi, rien de semblable, absolument rien, et c’est pourquoi je crains fort que ce ne soit un échec complet. » Cette lettre nous révèle les modèles littéraires qui ont pu inspirer Dostoïevski - Don Quichotte surtout.
Ps : très compliqué le mot de passe qui nous est adressé : sûr de l’oublier !
JF
-----> Ugh !